Cher Covid

Ham sur Sambre, le 1er avril 2020

Cher Covid,

Je m’adresse à toi par ton prénom car tu es entré dans nos vies, enfin dans nos nez, sans frapper, un peu comme le font les intimes. Il est vrai qu’avec ta taille, difficile de te remarquer tout de suite… Et tu t’es installé, comme ça, sans demander aucune permission. Lorsque tu ne te sentais pas à l’aise, tu repartais aussi vite. Par exemple, chez les enfants qui bougent tout le temps, chez les jeunes qui font beaucoup de bruit avec leur musique ou leur PlayStation, chez les 30-50 ans qui passent leur temps à boire du café ou des tisanes. Tu n’aimes pas ça hein ? Bien sûr il y a des exceptions et comme pour bien nous foutre les boules, tu as forcé la porte d’une gamine de 12 ans et d’adolescents de 14 et 16 ans. Honte à toi ! Mais si on regarde les statistiques, c’est chez les plus de 60 ans que tu te sens le mieux et là encore, je ne te félicite pas. Chez ces gens-là, tu peux, sans être trop dérangé, jeter l’ancre et commencer l’exploration intérieure : cloison nasale, gorge puis poumons, où tu déposes tes valises.

Evidemment, les choses seraient bien différentes si tu avais annoncé ton arrivée, on aurait pu t’accueillir comme il se doit ; les hôpitaux auraient augmenté leur capacité d’accueil et matériel de réanimation, le personnel soignant aurait bénéficié d’un congé pour être sur le pied de guerre dès ton arrivée, nous aurions des hangars remplis de masques et toute la population en disposerait, les magasins auraient anticipé des stocks de première nécessité et le gouvernement, satisfait d’avoir autant anticipé, se frotterait les mains en disant : voilà, on est prêt, il arrive quand ?

Non Covid, les choses ne se sont pas passées comme ça, tu n’as pas envoyé de fax, sms, mail ou courrier en 3 exemplaires. Tu es venu et tu crées le chaos. En fait, tu t’es dit que ce n’était pas la peine de t’annoncer car personne ne te croirait. Tout comme les experts qui ont annoncé cette possible pandémie, aucun gouvernement ne les a pris au sérieux, préférant les taxer d’alarmistes. Il y a bien Greta qui a essayé d’alarmer sur la pollution qui détruisait notre planète, mais son charisme n’a pas réussi à faire changer le cours des choses. Elle n’était sans doute pas assez petite… Et puis, il y a eu ces catastrophes naturelles : incendies, tsunamis, ouragans et tempêtes, tremblements de terre … pour prévenir qu’un danger imminent arrivait. Là encore, aucune réaction, juste une compétition à qui sera le plus riche, le plus puissant, le plus performant, le plus rentable, le plus …

Je veux bien essayer de te comprendre, et me dire que si tu es entré sans frapper, c’est parce que tu n’avais pas le choix. Il était temps que nous prenions conscience que nous ne sommes pas tout puissant, qu’on ne peut rien dominer, que seule la vie de nos proches nous importe. J’accepte d’admettre qu’un tout petit machin comme toi arrive à tout bouleverser dans nos quotidiens. Je te présente mes excuses pour le mal que nous avons fait à la terre, qui respire enfin, et à l’humanité, qui se recentre sur l’essentiel. Et je sais que nous sommes plusieurs à admettre ces choses aujourd’hui.

Cher Covid, je n’aime pas utiliser le mot guerre, mais il faut admettre que tu es devenu notre ennemi numéro 1 et nos Super F16 ou soldats bien entraînés ne peuvent rien contre toi. Aucune armée du monde d’ailleurs. Même la bombe atomique ne parviendrait pas te détruire. Alors, je me rends, je sors mon drapeau blanc, et je t’implore de cesser les hostilités. En toute humilité, j’admets que c’est toi qui est puissant. Tu es aussi le seul à savoir comment te combattre, après avoir envahi nos vies, chuchote à l’oreille de nos experts comment en sortir.

Ce soir, j’irai semer des graines de coquelicots blancs, aussi blancs que mon drapeau. Ces fleurs sont synonymes de paix et d’amour, on en a tous besoin. Je sais que nous sortirons meilleurs de cette crise. Tu n’imagines même pas à quel point ce sera bon de pouvoir à nouveau serrer nos proches. J’ignorais à quel point ce serait difficile de supprimer les mots câlin, proximité, tendre la main, caresse… de notre vocabulaire. Des familles sont séparées depuis bientôt un mois et les enfants ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent plus embrasser leurs grands-parents. Dans la rue, les gens s’évitent, se parlent à distance et même quand on regarde un film ou une pub, on est choqué quand ils sont trop rapprochés. Quelle tristesse !

Cher Covid, le temps de la paix est arrivé. Plus rien ne sera pareil après. Tu es entré dans nos vies, tu as fait beaucoup de dégâts mais tu as aussi permis à nos cœurs de se réveiller, l’électrochoc est efficace, pas de doute.

Je termine ici à ma lettre. J’avais besoin de t’écrire, déposer toutes mes rancœurs. Je ne te dis pas merci, car la souffrance est encore trop vive. Qui peut accepter le sacrifice de tant de gens innocents ? Pendant ce temps, toi, c’est une page de l’histoire que tu remplis et nos enfants réaliseront un jour à quel point tu devais entrer dans nos maisons sans frapper. Et alors seulement, nous pourrons déposer notre colère et dire cette phrase que j’aime tant : “les cadeaux que la vie nous envoie n’ont pas tous le même emballage.”

Betty Batoul

Drapeau blanc dessin csp4409070