Billets de bettybatoul

Cher Covid

Ham sur Sambre, le 1er avril 2020

Cher Covid,

Je m’adresse à toi par ton prénom car tu es entré dans nos vies, enfin dans nos nez, sans frapper, un peu comme le font les intimes. Il est vrai qu’avec ta taille, difficile de te remarquer tout de suite… Et tu t’es installé, comme ça, sans demander aucune permission. Lorsque tu ne te sentais pas à l’aise, tu repartais aussi vite. Par exemple, chez les enfants qui bougent tout le temps, chez les jeunes qui font beaucoup de bruit avec leur musique ou leur PlayStation, chez les 30-50 ans qui passent leur temps à boire du café ou des tisanes. Tu n’aimes pas ça hein ? Bien sûr il y a des exceptions et comme pour bien nous foutre les boules, tu as forcé la porte d’une gamine de 12 ans et d’adolescents de 14 et 16 ans. Honte à toi ! Mais si on regarde les statistiques, c’est chez les plus de 60 ans que tu te sens le mieux et là encore, je ne te félicite pas. Chez ces gens-là, tu peux, sans être trop dérangé, jeter l’ancre et commencer l’exploration intérieure : cloison nasale, gorge puis poumons, où tu déposes tes valises.

Evidemment, les choses seraient bien différentes si tu avais annoncé ton arrivée, on aurait pu t’accueillir comme il se doit ; les hôpitaux auraient augmenté leur capacité d’accueil et matériel de réanimation, le personnel soignant aurait bénéficié d’un congé pour être sur le pied de guerre dès ton arrivée, nous aurions des hangars remplis de masques et toute la population en disposerait, les magasins auraient anticipé des stocks de première nécessité et le gouvernement, satisfait d’avoir autant anticipé, se frotterait les mains en disant : voilà, on est prêt, il arrive quand ?

Non Covid, les choses ne se sont pas passées comme ça, tu n’as pas envoyé de fax, sms, mail ou courrier en 3 exemplaires. Tu es venu et tu crées le chaos. En fait, tu t’es dit que ce n’était pas la peine de t’annoncer car personne ne te croirait. Tout comme les experts qui ont annoncé cette possible pandémie, aucun gouvernement ne les a pris au sérieux, préférant les taxer d’alarmistes. Il y a bien Greta qui a essayé d’alarmer sur la pollution qui détruisait notre planète, mais son charisme n’a pas réussi à faire changer le cours des choses. Elle n’était sans doute pas assez petite… Et puis, il y a eu ces catastrophes naturelles : incendies, tsunamis, ouragans et tempêtes, tremblements de terre … pour prévenir qu’un danger imminent arrivait. Là encore, aucune réaction, juste une compétition à qui sera le plus riche, le plus puissant, le plus performant, le plus rentable, le plus …

Je veux bien essayer de te comprendre, et me dire que si tu es entré sans frapper, c’est parce que tu n’avais pas le choix. Il était temps que nous prenions conscience que nous ne sommes pas tout puissant, qu’on ne peut rien dominer, que seule la vie de nos proches nous importe. J’accepte d’admettre qu’un tout petit machin comme toi arrive à tout bouleverser dans nos quotidiens. Je te présente mes excuses pour le mal que nous avons fait à la terre, qui respire enfin, et à l’humanité, qui se recentre sur l’essentiel. Et je sais que nous sommes plusieurs à admettre ces choses aujourd’hui.

Cher Covid, je n’aime pas utiliser le mot guerre, mais il faut admettre que tu es devenu notre ennemi numéro 1 et nos Super F16 ou soldats bien entraînés ne peuvent rien contre toi. Aucune armée du monde d’ailleurs. Même la bombe atomique ne parviendrait pas te détruire. Alors, je me rends, je sors mon drapeau blanc, et je t’implore de cesser les hostilités. En toute humilité, j’admets que c’est toi qui est puissant. Tu es aussi le seul à savoir comment te combattre, après avoir envahi nos vies, chuchote à l’oreille de nos experts comment en sortir.

Ce soir, j’irai semer des graines de coquelicots blancs, aussi blancs que mon drapeau. Ces fleurs sont synonymes de paix et d’amour, on en a tous besoin. Je sais que nous sortirons meilleurs de cette crise. Tu n’imagines même pas à quel point ce sera bon de pouvoir à nouveau serrer nos proches. J’ignorais à quel point ce serait difficile de supprimer les mots câlin, proximité, tendre la main, caresse… de notre vocabulaire. Des familles sont séparées depuis bientôt un mois et les enfants ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent plus embrasser leurs grands-parents. Dans la rue, les gens s’évitent, se parlent à distance et même quand on regarde un film ou une pub, on est choqué quand ils sont trop rapprochés. Quelle tristesse !

Cher Covid, le temps de la paix est arrivé. Plus rien ne sera pareil après. Tu es entré dans nos vies, tu as fait beaucoup de dégâts mais tu as aussi permis à nos cœurs de se réveiller, l’électrochoc est efficace, pas de doute.

Je termine ici à ma lettre. J’avais besoin de t’écrire, déposer toutes mes rancœurs. Je ne te dis pas merci, car la souffrance est encore trop vive. Qui peut accepter le sacrifice de tant de gens innocents ? Pendant ce temps, toi, c’est une page de l’histoire que tu remplis et nos enfants réaliseront un jour à quel point tu devais entrer dans nos maisons sans frapper. Et alors seulement, nous pourrons déposer notre colère et dire cette phrase que j’aime tant : “les cadeaux que la vie nous envoie n’ont pas tous le même emballage.”

Betty Batoul

Drapeau blanc dessin csp4409070

Ces femmes venues d'ailleurs

Il fait gris ce matin, la pluie se bat avec mes essuie-glaces pendant que je roule, plongée dans mes pensées. Une mission difficile m'attend aujourd'hui : je rencontre des femmes migrantes dans un centre Fedasil afin de partager mon histoire. Mais, comment trouver les mots face à des personnes qui ont tout perdu...

Les migrants sont traités comme des pestiférés et moi, je vais réussir à leur donner de l'espoir ? Moi qui n'ai pas vécu le quart de leurs souffrances ? Moi qui vit confortablement dans une maison, entourée d'une jolie famille, avec de l'eau chaude pour me laver, du pain, des loisirs et même une voiture ?

La tâche est difficile et j'ai soudain envie de faire demi-tour. Je doute, j'ai peur, aurais-je le cœur assez solide pour écouter leurs histoires.

Le centre est au bout du chemin, comme si la vie s'arrêtait soudain ici. Je gare mon véhicule pour rejoindre l'équipe qui m'a invitée. Je cache mon stress mais je suis morte de peur. Trois ou quatre femmes sont déjà présentes et attendent sagement l'animation. Elles sont dociles, trop même. Les autres arrivent, je bois un café, encore quelques seconde avant de me lancer à.… l'eau !

Pour une fois, je ne sais par où commencer alors je leur donne la parole pour apprendre à les connaître mais elles se taisent et leur silence envahit l'espace où les mots sont bien vains.

Elles viennent de Guinée, du Sénégal, d’Érythrée, de Djibouti. Elles ont fui des traditions barbares pour se réfugier dans un pays qui respectent les droits de l'homme. Elles ont été excisées, mariées de force, violées, battues jusqu’au jour où elles ont décidé de sauver leur peau et fuir avec leurs enfants, certains déjà morts au pays...

Elles sont arrivées par les airs ou par la mer peu importe, la liberté n'a pas de prix et la vie est plus forte que tout. Plus forte que tout ? comment imaginer que certaines vivent dans ces centres parfois depuis 10 ans ? Difficile de faire entrer de l’espoir dans ces blocs ou vivent plusieurs familles… Et même si l’équipe est présente pour rendre leur quotidien plus doux, la souffrance se lit sur leur visage fermé.

Ça y est, c’est à moi, je me lance. Les regards sont braqués sur moi, je n’ai pas droit à l’erreur. Je n’aurai pas de seconde chance de leur dire qu’un meilleur avenir est possible, même pour elles. Alors je leur parle de mon père, enfant des rues et illettré, arrivé en Europe par la mer, sans papier. Vagabond. Je leur parle de ma mère, orpheline très jeune, mère célibataire et plus tard, femme battue par mon père. Je raconte comment j’ai résisté aux tentatives d’avortement, comment je me suis sentie salie par les attentats à la pudeur, comment je me sentais impuissante face à la violence de mon père, le harcèlement, la maltraitance, le mal de vivre, les tentatives de suicide, l’alcool pour m’échapper et la violence conjugale. Je leur dis à quel point mon horizon était sombre, je leur parle de mes séjours en foyer avec mon petit garçon, de cette sensation que le bonheur, c’est juste pour les autres.

Je parle, je dépose, j’exprime et je sens les gorges se remplir de nœuds que même les larmes ne peuvent dénouer. La pudeur est un épais rideau derrière lequel on se sent à l’abri et je viens d’en tirer quelques lamelles, ça fait peur.

Et lorsque je leur parle de cette colère que j’avais en moi face à ce monde hostile, un fardeau bien trop lourd à porter pour aller au bout du tunnel et voir enfin le soleil, je sens l’union de ces femmes qui ne se résument plus qu’à ce mot : colère. Bien plus lourd que leurs valises et enfants, ce poids les assomment un peu plus chaque jour, certaines ont même renoncé au point de vouloir mourir. Comment leur dire qu’elles peuvent encore y croire ? Que le prix à payer est le dépôt de cette colère qui les ronge ? Je n’ai que mon histoire à partager, cette colère que j’ai un jour déposé et ce chemin parcouru ensuite avec tant d’éclaircies. Je n’ai pas de visa pour elles, pas de papiers, pas de logements, pas d’argent. Je n’ai que mon histoire et cet espoir qu’il faut toujours garder.

Ce matin, j’ai vu des yeux mouillés, des regards émus, des vies suspendues. Les femmes m’ont remerciées en parlant de mon courage d’oser parler. Si aujourd’hui, je parviens à le faire, je sais qu’il m’a fallu des années pour y arriver. Je sais aussi qu’elles y arriveront et que cette parole sera une libération. Elles se disent chanceuses d’être arrivées ici, en vie, quand plusieurs ont péri en mer, et même ce centre a des airs de liberté face à leur vie antérieure.

Après un échange émouvant avec l’équipe éducative, je suis repartie le cœur lourd. La pluie avait cessé mais le soleil avait du mal à percer. Perdue dans mes pensées, je n’ai pas vu l’asphalte s’engouffrer sous mes roues et lorsque je suis arrivée chez moi, les visages de ces femmes cherchant un peu d’humanité ont continué à me hanter. 

Même si j’ai réussi à semer quelques graines d’espoir, je sais qu’il faudra attendre avant de les voir fleurir. Mais les coquelicots poussent là où on ne les attend pas, même en hiver.

Betty Batoul

Lettre ouverte aux parents, ceux qui le deviendront et les autres

A la question "quelle est votre plus belle réussite ?", une seule réponse résonne la plupart du temps : "mes enfants".

Et tous ces parents veulent le bonheur de leurs enfants, petits bouts d'eux-mêmes. Et pourtant...

Certains pleurent de voir un jour leur enfant humilié, bafoué, battu, violé, malheureux. Oh bien sûr, le voile est opaque sur ce qu'ils vivent vraiment et ce qui se cache derrière a la vie dure. Derrière chaque femme ou homme battu, il y a un père et une mère qui souffrent aussi, qui se demandent quoi faire, qui pensaient que cela n'arrivait qu'aux autres, qui étaient persuadés d'avoir tout fait pour leur enfant, ... qui ne comprennent pas, tout simplement.

Chers parents, ceux qui le deviendront et les autres, 

en tant qu'ancienne victime de violence conjugale, je voudrais juste vous dire ces quelques mots :

on ne choisit pas cette vie, on tombe dedans sans le savoir, faute d'ignorer qu'on est tous dignes de respect et d'amour.

Et le plus dur pour vous est probablement cette incapacité à nous aider et nous voir souffrir, presqu'en silence ;

Parce que vous ne pouvez porter plainte si nous sommes majeurs

Parce qu'on ne portera jamais plainte, par peur ou certitude que c'est la dernière fois.  Et si on le fait, ce sera juste une fois...

Parce qu'on rejette ses parents, honteux et/ou obligé de faire des choix horribles : "ta famille ou moi"

Parce qu'on se persuade que "ça va aller mieux, c'était juste une fois, il ne recommencera pas,..."

Parce qu'au plus on s'enfonce, au plus on a du mal à voir la surface et remonter

Parce que chaque fois qu'on est humilié, bafoué, violé, battu, on veut juste chasser le dégoût de nous, de l'autre et "oublier"

Parce qu'on se sent incapable de réagir, à force de porter désormais d'autres "prénoms" tels que "incapable", "bonne à rien", "trop conne", "moche",...

Parce que nos décisions de "rester" ou "retourner" dépassent l'entendement que peu de gens comprennent et qu'en plus des coups, on doit souvent subir les phrases assassines "si elle reste, c'est qu'elle aime ça" ou encore "elle n'a qu'à...".

Parce que la police et/ou les juges, sensés nous protéger, doutent parfois et inversent les rôles : la victime est "coupable" et le bourreau est "libre"

Parce qu'à force d'être isolé, on ne sait pas comparer et s'apercevoir qu'on vit en enfer, que c'est possible de vivre "mieux", dans le respect et l'amour.

Parce qu'on veut convaincre l'entourage qui nous assomme de "quitte le, tu n'arriveras à rien avec lui" qu'il a tort et on se tue à tout faire pour changer la brute et en faire un être bon, qui ne frappe plus, n'insulte plus. On se tue... à petits feux ou d'un seul coup. Parce que rien ne change.

Le "mal" joue avec nous, il s'inverse et devient "lam", celle qui nous transperce le cœur, le corps et l'esprit pour nous laisser sur le carreau anéanti. 

 

Chers parents, ceux qui le deviendront et les autres, 

Nous n'avons pas choisi cette vie. On la subit, on s'éteint, on se meurt devant l'indifférence ou l'injustice. Devant ce monde qui nous accable, qui n'entend pas nos silences hurlants de souffrances. Et vous chers parents, n'êtes pas responsables de ce carnage.

Mais il est une chose que vous pouvez faire pour prévenir ces calvaires :

Aimez et respectez vos enfants dès le début de leur vie.  Un nouveau né n'est pas la 7ème merveille qu'on exhibe même en plein sommeil.  C'est un être humain en devenir, qui a besoin de calme.

Ecoutez-les dormir, chanter, rire, parler, raconter, questionner,... prenez réellement le temps de le faire, en silence, sans juger ni prévoir leur vie à leur place.

Regardez-les vivre et grandir, acceptez qu'ils se mettent en colère et apprenez-leur à gérer ces émotions

Parlez du bien et du mal, dites NON aussi souvent que OUI. Soyez juste et droit, félicitez et sanctionnez. 

Séchez leurs larmes sans les accabler et accentuer leur douleur

Montrez-leur par vos actions ce qu'est le respect : dans le couple, dans la rue, au travail, en famille, avec les animaux, la nature, avec le voisin, en vacances,...  Nos paroles n'ont aucun impact sans les actes.

Ouvrez leur esprit dès la petite enfance à ce monde merveilleux et les gens formidables qui l'habitent, y compris nos aînés.

Ne fuyez pas les sujets tabous et parlez de tout.  On appelle cela la liberté d'expression.

Parlez-leur de l'amour et de ses bienfaits, de la haine et de ses conséquences, du partage et de l'amitié.  Parlez aussi des guerres et de l’intolérance, de la politique et de l'argent, des associations et des inventions, du monde en général et puis, laissez-les critiquer

Guidez-les en partageant vos valeurs, y compris celles de votre religion et ensuite, laissez-les choisir.

Adaptez votre langage à chaque age sans jamais leur parler "bébé" ou "gaga"

Montrez-leur la fonction "google" sur internet et le nombre de réponses possibles pour un seul thème. Une manière de leur dire que pour un problème, il y a plusieurs solutions, il faut juste les chercher.

Apprenez à refuser certaines de leurs demandes. Et si la demande est justifiée, ils devront argumenter, négocier et convaincre.

Acceptez que parfois, ils défient l'autorité.  Ouvrez le dialogue, ne fuyez pas les conflits et crevez directement les "abcès". Vous éduquez un être humain qui devra trouver sa place demain, pas un mouton "suiveur".

Utilisez des proverbes et des images pour illustrer vos propos et marquer les esprits.

Offrez-leur un beau stylo et un cahier, afin qu'ils puissent écrire tout ce qu'ils ne peuvent dire.  

Encouragez-les à faire un sport, cultiver une passion, lire, dessiner, bricoler, s'investir pour une cause, aider l'autre,...

Dites leur combien vous les aimez et à quel point vous êtes fier de ce qu'ils sont, disent et font. Les mots doux sont une crème bienfaisante pour le cœur. 

Acceptez d'être un parent imparfait, que vous ne pouvez pas tout gérer ni tout prévoir et que vous commettez des erreurs.

Sachez enfin que le plus beau cadeau sera votre temps.  Ce temps qui s'écoule et ne revient jamais, utilisez-le à bon escient pour qu'il ne génère aucun regret.

Vous construirez des enfants solides, respectés, aimés, critiques, instruits, ouvert et solidaires.

Vous construirez des citoyens dont le langage, passif ou actif, ne contient pas les mots : frapper, humilier, bafouer, violer.  

Vous construirez des hommes et des femmes heureux, futurs parents persuadés qu'ils sont dignes d'amour et de respect.

 

Chers parents, ceux qui le deviendront et les autres, 

aujourd'hui, j'ai quitté cet enfer, mais je sais que d'autres luttent encore pour s'en défaire.

j'ai voulu partager mon histoire, source d'espoir 

aujourd'hui, j'apprends à mes enfants le respect, celui que j'ai appris avec mon mari

je milite pour une meilleure prévention, notamment auprès des jeunes dans les écoles

je ne suis qu'une goutte dans la mer et mes actions sont de minuscules poussières

mais si elles peuvent sauver celui qui peine dans le désert ou perd pied sur terre

ça valait le coup de le faire.

On peut changer le cycle de la vie et le rendre meilleur.

C'est aujourd'hui, ici et ailleurs.

 

Betty Batoul

Lettre ouverte pour un sursaut d'humanité

Mercredi 13 septembre 2017

Lettre ouverte au Roi des Belges, au premier ministre, au gouvernement fédéral, au directeur de la Croix Rouge Belgique

Sir,

Mesdames et Messieurs les ministres,

Monsieur Hublet,

Lorsque j'ai visité le camp Royallieu le lundi 28 août, je me suis dit que ces endroits de mémoire existaient afin que nous puissions prendre conscience des erreurs du passé. J'ai eu la même réflexion en visitant Auschwitz en 2015 et Struthof en 2016. Les premiers prisonniers de ces nombreux camps furent des hommes et des femmes opposants aux régimes en place pour ensuite augmenter avec les juifs, les minorités ethniques, ... On connait le traitement qui leur fut réservé avec pour la majorité une mort horrible.

Quand on regarde par le hublot de notre société, on aperçoit au large une marée humaine rejoindre nos côtes. Elle fuit un régime totalitaire, un climat meurtrier, des conditions de vie inhumaines. La sécheresse et les ouragans ne vont rien arranger. Ces populations parcourent terre et mer sans faiblir, persuadées que la vie les attend de l'autre côté, sur le quai. Sinon, ils ne risqueraient pas la leur.

Ces hommes et ces femmes ont entendu parler des droits de l'homme ; il parait qu'en Europe, la convention est respectée. Ils pourront vivre et assurer leurs besoins premiers car il faut l'avouer, ils sont totalement en décalage avec nos besoins, ceux de savoir où nous partirons en vacances ou quel produit est le plus efficace pour mincir, mais ils sont prêts pour le grand voyage qui va les mener vers l'humanité, la vraie, celle qui respecte les hommes et les femmes, quelles que soient leur couleur, leur origine, leur opinion politique ou condition sociale.

Oui, c'est certain, chez nous, ils trouveront une place, ils ne sont pas gourmands. Ensuite ils pourront travailler, on a toujours besoin de main d'oeuvre et ils sont courageux, ils veulent vivre et ça n'a pas de prix. Lorsque je suis allée au parc Maximilien pour aider les bénévoles à la distribution des repas, j'ai eu l'occasion d'échanger avec ces hommes et ces femmes. Comment vous décrire la honte que j'ai ressenti en quittant le parc pour retourner dans mon foyer douillet en sachant que ces hommes dormaient à même le sol, qu'une jeune dame passait ses journées dehors avec un bébé ?

Oui, nul doute qu'ils pensent trouver un avenir meilleur. Et pourtant....

Chez nous, ils vont se heurter au rejet, au mépris, à l'indifférence et la haine. Depuis quelques jours, les rafles s'intensifient gare du Nord. Je pensais ce mot jeté aux oubliettes de la seconde guerre mondiale, pauvre naïve que je suis. Mais je ne suis pas la seule, des milliers de citoyens s'indignent du sort qu'on réserve aux migrants venus chercher un peu d'humanité chez nous. Des centaines de citoyens se mobilisent chaque jour pour leur apporter un bout de pain. Mais je rêve ? Nous sommes en 2017, dans la capitale de l'Europe et nous n'avons jamais été si riches. Mais je rêve !

Messieurs les dirigeants, quand allez-vous prendre toute la mesure des atrocités qui sont commises en ce moment ? Laisser ces pauvres gens sans aucune aide humanitaire est criminelle. Je refuse d'entrer dans la polémique et pointer des coupables, je veux juste, comme tant d'autres, un sursaut d'humanité et trouver des solutions aussi :

En ma qualité de femme de paix, je demande de toute urgence qu'un bâtiment à Bruxelles soit mis à disposition des migrants afin qu'ils puissent dormir à l'abri, que les associations puissent leur apporter le strict nécessaire pour vivre, qu'on puisse leur donner toutes les informations pour introduire une demande d'asile.

Je demande à la Croix Rouge de mettre en pratique ses fondements de neutralité et d'humanité pour venir en aide à ces populations en danger, de leur apporter les soins et les besoins de première nécessité.

Je demande au premier ministre d'agir sans délai et de donner ordre aux ministres en charge de cesser toute action de répression envers ces minorités.

Je demande au Roi un soutien à ces actions urgentes.

Je refuse de laisser faire, honte à celui qui laisse faire. Qui sommes-nous pour être aussi méprisants envers l'autre alors que nous avons les moyens et des dizaines de locaux vides pour les accueillir avec un minimum de dignité. On est tous des êtres humains et nos cœurs ont tous la même couleur.

Et si c'était nous ?

Merci de votre attention

Betty Batoul, Femme de paix

Militante des droits humains

Il n'y a pas de mot, juste des maux et des morts

22 mars 2016 vers 8h00

Ce matin, je me réveille avec l'espoir d'avoir fait un horrible cauchemar. Les infos et les réseaux me percutent comme une douche froide. Non Betty, tout est arrivé.

Ces femmes, ces hommes, et peut être ces enfants ne savaient pas qu'ils vivaient leur dernier jour. Ce qui est terrible, c'est que cela aurait pu arriver à n'importe qui ; personne et tout le monde était visé. Hier, ils se sont levés pour aller travailler, se présenter à un boulot, passer un examen, dire bonjour à un ami, une tante, faire quelques démarches administratives,… Et puis, certains partaient en vacances.

Lorsque je prenais l'avion, j'appelais toujours maman pour lui dire au revoir, ne sachant pas ce qu'il pouvait se passer en vol car c'est bien là que sont les risques n'est-ce pas ? Hier, la barbarie nous a précisé que notre logique est fausse. Que nul endroit n'est sûr, peu importe la police et l'armée sur place. Ils activent un petit détonateur et entraînent avec eux des gens qui ne veulent pas mourir, même dans le hall des départs d'un aéroport ou dans un métro. Seule une fouille minutieuse à l'entrée des endroits publics pourraient les arrêter mais là, on me dira "ce n'est pas possible".

Alors, je pense à toutes ces familles orphelines d'un être cher et je n'ai pas de mot pour soulager cette blessure que déchire leur cœur. J'ai mal pour ces personnes parties trop tôt, qui avaient plein de projets et qui n'ont pas eu le temps de dire à quel point ils ou elles aiment leur mari ou épouse, ami ou amie, père, mère, frère, sœur, …

Même si je suis heureuse de voir cette mobilisation des forces armées et de police, même si je suis reconnaissante envers les services de secours qui sauvent des vies, même si j'applaudis les élans de solidarité de la population et du monde entier, je ne peux m'empêcher de crier ma colère "pourquoi faut-il un acte aussi grave pour réagir ?" Comme ces ronds-points construits après trop d'accidents.

Comme le disait mon fils à l'école, chaque jour il faudrait faire une minute de silence pour tous ces innocents sacrifiés et pas seulement en Belgique. A-t-on enfin atteint le "quota" pour prendre conscience du danger ? Le monde n'est pas une cour de récré où les profs punissent les enfants turbulents et protègent les innocents. Désormais, on inverse les rôles ; une poignée de fous dicte ses propres lois, celles de diriger le monde et de tuer ceux qui ne sont pas d'accord, appelés "mécréants". Il faut ensuite une armée de bons petits soldats pour mettre en pratique cette folie et des milliers de jeunes, en manque de repères et d'avenir, trop fragiles dans leur tête, se laissent séduire par des discours dans lesquels ils ne savent même plus distinguer la haine. Ces terroristes ont l'âge de mes enfants ! Désormais, les mauvais ne sont plus punis, ils se font sauter, glorieux, et les innocents meurent, sans avoir le temps d'être protégés.

L'homme n'apprendra-t-il jamais de ses erreurs ? Un barbare a déjà "joué" à ce jeu. On l'a laissé faire, le croyant inoffensif…

Ce matin, en me levant, les noms, l'histoire et l'âge des morts fait froid dans le dos. Certains luttent encore pour rester en vie, d'autres se découvrent horriblement brûlés ou mutilés. Alors, les mots tournent dans ma tête et ne demandent qu'à s'assembler comme ces milliers de gens solidaires pour dire ma tristesse et ma colère, mon impuissance aussi.

Ce jour, j'irai donner un peu de sang. Une goutte d'eau dans ce carnage sans nom.

Ensuite, en ma qualité de femme de paix, je continuerai ce travail de terrain auprès des jeunes. Leur apprendre le respect, l'amour, la paix, la solidarité, l'écoute et le partage est un moyen de sauver les valeurs de notre société. Les empêcher de basculer doit devenir une priorité. J'espère qu'on finira par comprendre l'importance de cette prévention afin de dégager les moyens nécessaires.

Ironie du sort, mercredi 16 mars, j'étais à Bruxelles pour présenter mon projet "écoles et prévention" auprès du cabinet de J Milquet. Le train avait du retard en raison de perturbations sur la ligne. Nous sommes restés à l'arrêt près de 30 minutes avant Bxl Luxembourg. J'ai pensé à un attentat… Plus tard, j'ai pris le métro et suis passée par Maelbeek. Ce qui m'a frappé, c'est le panneau sur lequel était inscrit le nom de la station : contrairement aux autres stations, on aurait dit qu'il était écrit à la main sur un panneau blanc… Un goût d'inachevé dans cette station, comme si elle était en travaux.

Un goût d'inachevé pour cette société aussi. Que s'est-il passé avec nos jeunes ? Pourquoi n'avons-nous pas pris toute la dimension de leur mal-être ? Il n'est pas trop tard pour agir. Il n'est jamais trop tard, pour autant que chacun prenne ses responsabilités, de manière ferme, efficace et sur le long terme.

Nous n'avons pas de mot, juste des maux et des morts. Mais nous sommes tous concernés. Chaque geste compte, chaque action, chaque goutte si petite soit-elle pour qu'on ne se réveille plus jamais avec cette horrible sensation : et si c'était mon dernier jour ?

Betty Batoul, Femme de paix

Lien vers le groupe Facebook créé en hommage aux victimes : https://www.facebook.com/groups/237986046547114/?fref=ts

22mars